Qu’est-ce que l’Intelligence Economique ?

Est-ce vraiment utile de définir de nouveau ce qu’est l’intelligence économique ? Oui ! Non pas que le web et les ouvrages manquent de définitions sur le sujet mais plutôt pour nous accorder sur une compréhension commune, notamment car vous trouverez de-ci de-là quelques différences suivant les ouvrages, sites et auteurs, certains orientant la discipline plus vers ses aspects sécurité, d’autres confondant “veille” et “intelligence économique” , sans parler de ceux qui croient encore (sincèrement en plus !) qu’il s’agit d’espionnage ! D’autant plus utile que sur ce blog, vous trouverez des articles traitant des aspects de l’intelligence économique de manière “classique” mais aussi d’autres de manière plus “originale”.

S’il fallait retenir une définition succincte, je reprendrais celle écrite par le groupe de travail constitué par Alain Juillet alors qu’il était Haut Responsable à l’Intelligence Economique :

L’intelligence économique est le processus de maîtrise de l’information stratégique ayant pour finalité la réduction des risques“.

Définition presque parfaite (il manque à mon sens la couche “connaissance” ) puisque courte, indiquant bien qu’il s’agit d’un “processus” (implique des outils, des méthodes et des principes), qui vise à “maîtriser” (donc action volontaire) “l’information” (voir remarque précédente sur la connaissance) “stratégique” (c’est à dire importante et utile pour l’atteinte de ses objectifs) dans un but plutôt défensif (on cherche à réduire les risques, pas à en prendre inutilement en attaquant les autres !).

Les aspects offensifs de l’intelligence économique (voir ci-après), sont cependant également présents dans cette définition puisque la réduction des risques implique d’agir sur son environnement afin de le rendre propice à son développement, ce qu’on appelle l’influence. Ici, on ne retrouve pas d’idées de type “maîtriser l’information pour détruire son adversaire” comme c’est parfois malheureusement enseigné, ce qui est un non sens car ni intelligent (l’adversaire d’un jour peut être le partenaire d’un autre jour… et entrer en guerre fait toujours des dommages dans les 2 camps), ni pertinent pour sécuriser son entreprise (effet boomerang “tu m’attaques / je t’attaque“, focus sur ce que fait “l’autre” au lieu de dépenser de l’énergie et des ressources à innover, créer des océans bleus, etc.).

Pour d’autres définitions, je vous invite à consulter les rapports dits “Martre” (“Intelligence Economique et Stratégie des Entreprises” (1994) – pdf) et “Carayon” (“Intelligence Economique, Compétitivité et Cohésion Sociale” (2003) – pdf &  “A armes égales” (2006) – pdf) sur le site de la Documentation Française.

Intelligence Économique… pour qui ?

On entend parler d’intelligence économique par les acteurs politiques mais également les entreprises. Alors, est-ce une affaire d’Etat ou d’entreprise ? Les deux en fait… mais on devrait plutôt parler d’intelligences économiques car si la finalité est la même – réduction des risques et compétitivité pour la préservation des emplois, développement via l’innovation, sécurisation des savoirs, etc. – la manière de la mettre en place et les méthodes peuvent différer. On parle par exemple d’intelligence territoriale lorsque celle-ci est appliquée… aux territoires (!) avec la mise en place notamment de dispositifs particuliers comme les “pôles de compétitivité” mais aussi d’intelligence économique territoriale, qui décline encore plus directement la démarche d’intelligence économique telle qu’elle est réalisée en entreprise mais dans les territoires (voir par exemple le document “Intelligence Economique Territoriale : bien connaître pour mieux décider” (pdf) du Ministère de l’Intérieur disponible sur le site des Préfectures de Région).

C’est en partie cette pluralité d’intelligences économiques (CCI France a même renommé en 2018 sa newsletter sur l’intelligence économique : “la lettre des 5 intelligences” !) qui a motivé la réouverture de ce blog (plus de détails ici), l’intelligence économique pouvant très bien être utilisée par et pour d’autres entités comme “tout simplement” les individus ! Ce que j’appelle “l’intelligence personnelle” .

Les 3 volets de l’Intelligence Economique

Il est d’usage de décrire l’intelligence économique comme constituée de 3 volets :

  1. La recherche, collecte, analyse, synthèse et diffusion de l’information et des connaissances, c’est à dire à la veille et le “knowledge management” (KM) ou management des connaissances.
  2. La protection des biens matériels et immatériels. On inclut dans ce volet la sécurité et la sûreté… enfin tout ce qui permet de protéger l’entreprise et les éléments qui la constituent d’actes néfastes volontaires ou involontaires.
  3. L’influence, sous son aspect lobbying professionnel, c’est à dire l’action sur les lois, les règles et les normes en anticipation, pour rendre ces dernières plus favorables à son développement (et tant qu’à faire, moins favorables à ses concurrents !) mais également sous l’aspect communication, dans les médias et sur le web par exemple. On exclut bien évidemment toute forme de manipulation (même si comme m’a dit un collègue psychologue qui se reconnaitra “toute communication est une forme de manipulation” !). Ce 3e volet est considéré comme le pendant offensif de l’intelligence économique.

Le schéma ci-dessus, inspiré de la chaîne de valeur de Michael Porter montre l’importance et la transversalité de l’information et des connaissances pour l’atteinte des objectifs via un gain de compétitivité, même s’il n’est pas tout à fait “juste”. En effet, la veille est certes le minimum donc la première chose a mettre en place dans une démarche d’intelligence économique mais elle n’est pas qu’une étape, elle intervient en permanence dans tous les autres volets de l’intelligence économique. Elle permet par l’observation de l’environnement de connaitre les actions ou événements qui pourraient mettre en danger l’entreprise mais aussi d’identifier qui et quoi influencer. C’est aussi via la veille que l’on peut identifier de nouvelles pratiques permettant d’améliorer la démarche d’intelligence économique, ainsi que les pratiques et outils de veille bien entendu. Autre utilité fondamentale mais pourtant pas souvent appliquée, utiliser la veille pour se surveiller soi-même permet de savoir notamment si des informations stratégiques concernant l’entreprise fuitent ou encore si les actions d’influence sont efficaces.

Dans ce schéma, que je reprends sur la page dédiée à l’intelligence personnelle et qui dérive de la “Pyramide de Maslow” , l’information est représentée comme un des besoins de l’entreprise, la nourriture sans laquelle elle ne peut se développer. Ainsi, 1) la recherche d’information et la veille sont bien les activités d’intelligence économique de l’entreprise à maitriser en priorité, tout comme l’assouvissement des besoins physiologiques l’est pour les individus.

Une fois la veille intégrée, les entreprises ont besoin de 2) se protéger et sécuriser leurs savoirs.

La phase d’après concerne le besoin d’appartenance c’est à dire 3) l’interaction avec les autres, le développement de partenariats et la capacité à véhiculer ses idées dans le groupe, pour ne pas dire l’influence. Il parait normal de ne pas interagir avec les autres sans avoir au préalable validé ce qui peut et ne peut être dit à l’extérieur de l’entreprise, tout comme il est nécessaire de maîtriser l’information avant de savoir quoi protéger.

Dans l’ordre vient ainsi ensuite 4) la maîtrise de l’image perçue et l’appréciation des autres, c’est à dire l’e-réputation. Cette phase correspond au développement de l’estime de soi, qui permet de se positionner correctement dans l’environnement et créer le climat de confiance nécessaire aux interactions avec les autres, les partenaires mais aussi les clients.

Dernière étape, le besoin d’accomplissement correspond au 5) management des connaissances. C’est à ce stade qu’on essaye de se dépasser, d’améliorer ses compétences et connaissances, de trouver peut-être une autre voie pour son entreprise et valider que ses objectifs et ses valeurs correspondent bien à la volonté initiale de ses créateurs et dirigeants, dans une optique de développement durable et de responsabilité sociale et sociétale.

J’ai quelque fois entendu lors de missions que le management des connaissances était “un problème de riches” , que l’entreprise ne pourra s’y consacrer que lorsqu’elle aura plus de moyens ou mis en place “les autres choses plus prioritaires” ! Si je ne suis pas d’accord avec cette vision, cela expliquerait ceci dit sa position dans l’ordre des phases de l’intelligence économique ! Placer le “knowledge management” au sommet de la pyramide explique aussi peut-être pourquoi certaines entreprises ont échoué dans cette démarche, en essayant de la développer sans maîtriser un minimum les phases précédentes. Cette place est par ailleurs toute logique car il ne peut y avoir de management des connaissances sans maîtrise préalable de l’information (veille), conscience de l’importance de protéger son patrimoine immatériel (sécurité), interaction (donc influence) avec les autres (c’est la phase essentielle de socialisation du modèle SECI de Nonaka et Takeuchi) et contrôle de ce que pensent les autres de l’entreprise vis à vis notamment de ses actions et produits (e-réputation).

Un remarque avant de finir sur ce sujet : malgré l’aspect pyramidal présenté ici, il n’est pas nécessaire de maîtriser totalement et de manière experte une strate avant de passer à l’autre, tout comme cela a été reproché au modèle de Maslow, mais ce schéma donne tout de même, comme expliqué, les grandes lignes et l’ordre dans lequel il conviendrait au mieux de développer une démarche d’intelligence économique.

Et pourquoi pas parler d’Intelligence Professionnelle ?!

Le terme “Intelligence Economique” est “historique” (voir le Rapport “Martre” de 1994). Que l’on n’aime ou pas l’expression, son évocation pour les connaisseurs ne fait pas d’ambiguïté même si cela n’a pas empêché et n’empêche toujours pas les discussions autour de ce choix dans les articles, livres et divers colloques. Quoi qu’il en soit, qu’il soit toujours nécessaire de justifier le choix de cette expression n’est ceci dit pas très bon signe et peut, il est vrai, freiner à l’adoption des principes qu’elle sous-tend. Les anglo-saxons eux ne se posent plus la question depuis bien longtemps en se rassemblant autour du terme “Intelligence” ou encore “Competitive Intelligence” (notons tout de même que la “Competitive Intelligence” n’englobe pas tous les volets de l’Intelligence Economique).

Les pratiques d’ “Intelligence Economique” appliquées par les entreprises, les collectivités territoriales, les administrations, etc. ont finalement en commun de désigner la maîtrise de l’information stratégique dans un contexte… “professionnel” ! Or, comme déjà indiqué sur cette page, les principes et la finalité de l’intelligence économique sont tout à fait adaptés au développement des individus, que l’on peut regrouper sous le terme d’ “Intelligence Personnelle” . Ainsi, il semble tout à fait approprié d’utiliser le terme “Intelligence” qui consiste grâce à l’information à faire des liens entre les choses, associé à l’adjectif “Professionnelle” lorsqu’il s’agit d’actions et décisions dans le cadre direct de son métier… et “Personnelle” lorsque cela concerne les individus et leurs choix de vie.

L’Intelligence Professionnelle et Personnelle… une Intelligence Économique 2.0 ?

L’intelligence économique implique dans son appellation des aspects financiers. Certes c’est effectivement l’objectif majeur des entreprises… du moins c’était ! En effet, si celles-ci cherchent bien évidemment à générer des bénéfices, elles sont maintenant de moins en moins à vouloir le faire au détriment de leurs collaborateurs : entreprises libérées, séances de pleine conscience et méditation, lutte contre le burn-out ou encore quête de sens… Tous ces concepts « à la mode » opèrent un changement qui est, j’en suis convaincu, bien plus durable que ce qu’il n’y parait. Ainsi, dans le concept d’”Intelligence Professionnelle” est pris en compte la recherche de bénéfices, car créatrice et garante des emplois, mais pas au détriment d’autres concepts tout aussi importants comme le bien être des salariés et la recherche de sens (qui vont de pair).

Cette quête de sens et ce bien être, motivant et servant au final l’entreprise dans un partenariat gagnant/gagnant, passe par la maîtrise de l’ “Intelligence Personnelle” . Cette dernière permet d’intégrer à l’intelligence économique les principes de l’ “Intelligence Emotionnelle” (voir les travaux de Peter Salovey, John D. Mayer et Daniel Goleman), mais également de “Psychologie Positive” (Martin Seligman) notamment ou encore plus généralement les “soft skills” (mais pas que…!). L’apprentissage de l’ “Intelligence Personnelle” permet non seulement de faire progresser les personnes en leur donnant des méthodes et des outils pour maitriser leurs informations personnelles mais également, par l’acquisition de réflexes, de pratiquer l’intelligence économique dans les entreprise tout en les faisant passer de l’ère de l’ “Intelligence Economique 1.0” à une nouvelle version, plus humaine et en lien avec les techniques actuelles de management respectueuses des individus, celle de l’ “Intelligence Professionnelle“.

C’est sur ce constat que vous trouverez dans ce blog une rubrique intitulée “Bibl-IE-graphie” dans laquelle je vous proposerai régulièrement des résumés de livres dans diverses disciplines (psychologie, développement personnel, intelligence émotionnelle, neurosciences, management, etc.) mais au travers du prisme de l’intelligence économique, en pointant les éléments de ces livres qui peuvent être mis en lien et peuvent servir à améliorer les pratiques d’intelligence économique vers des pratiques d’intelligences professionnelle et personnelle.

Pour celles et ceux qui seraient plus particulièrement intéressés par le principe d’intelligence personnelle, je vous invite à consulter le blog dédié au sujet que j’anime avec un collègue : intelligence-personnelle.fr